C’est un dossier qui a tenu le Sénégal en haleine pendant des mois, provoquant tensions politiques et émeutes, et qui a failli coûter sa carrière à l’actuel Premier ministre. Aujourd’hui au pouvoir, Ousmane Sonko semble décidé à ne pas laisser l’affaire Mame Mbaye Niang – et par extension le scandale du PRODAC – tomber dans les oubliettes de l’histoire, malgré la loi d’amnistie votée en mars 2024.
Mais pourquoi vouloir rouvrir un procès dont le verdict a déjà été rendu et pour lequel l’amnistie a effacé la peine ? L’analyse des récentes déclarations du chef du gouvernement révèle une stratégie articulée autour de trois axes majeurs : la réhabilitation morale, la lutte contre l’impunité et la matérialisation de la preuve.
1. Une quête de réhabilitation morale et d’honneur
La condamnation d’Ousmane Sonko pour diffamation contre Mame Mbaye Niang (assortie d’une peine de six mois avec sursis) avait un objectif clair sous l’ancien régime : l’inelligibilité. Si la victoire de son camp à la présidentielle a rendu cette inéligibilité caduque de fait, la flétrissure judiciaire demeure.
Pour Ousmane Sonko, rouvrir ce dossier n’est pas une question de vengeance, mais d’honneur. Il a toujours soutenu ne pas avoir diffamé l’ancien ministre, affirmant s’appuyer sur un rapport interne de l’Inspection Générale des Finances (IGF) épinglant la gestion du Programme des Domaines Agricoles Communautaires (PRODAC). En demandant la réouverture du dossier, Sonko cherche à faire casser le jugement qui l’a qualifié de « diffamateur » et à prouver aux Sénégalais que sa parole, à l’époque contestée par les tribunaux, était celle de la vérité.
2. Le rapport de l’IGF : La « pièce manquante »
Le cœur du procès résidait dans l’existence matérielle de ce fameux rapport de l’IGF. Le camp de Mame Mbaye Niang et l’ancien gouvernement avaient nié l’existence de ce document ou minimisé sa portée. Or, Ousmane Sonko, désormais aux commandes de l’administration, a accès à toutes les archives de l’État.
En relançant l’affaire, l’objectif est de rendre public ce rapport de manière officielle. Si ce document confirme les malversations alléguées (portant sur 29 milliards de FCFA) et l’implication de l’ancien ministre, alors la condamnation pour diffamation s’effondre moralement et juridiquement. Il s’agit pour le Premier ministre de démontrer que la justice a été instrumentalisée pour nier une réalité administrative tangible.
3. La doctrine du « Jub, Jubal, Jubbanti »
Au-delà de son cas personnel, cette démarche s’inscrit dans la doctrine du nouveau régime : Jub, Jubal, Jubbanti (Être droit, Mettre droit, Redresser). Ousmane Sonko a fait de la reddition des comptes le pilier de sa gouvernance.
Le dossier PRODAC est emblématique de la mauvaise gestion présumée sous l’ère Macky Sall. Accepter de tourner la page sans faire la lumière sur l’utilisation des 29 milliards de FCFA serait, pour la base électorale de Pastef, une trahison des promesses de transparence. Rouvrir le dossier judiciaire ou lancer des audits approfondis permet de transformer une affaire privée (diffamation entre deux hommes) en une affaire d’État (détournement de deniers publics), où les responsables devront répondre de leurs actes.
Un défi juridique face à l’amnistie
Reste une inconnue de taille : l’obstacle juridique. La loi d’amnistie de 2024 couvre les faits liés aux manifestations politiques, mais son périmètre exact sur les affaires de droit commun ou de gestion publique reste sujet à interprétation.
Toutefois, Ousmane Sonko a souvent répété qu’il n’était pas demandeur de cette amnistie, préférant un procès équitable. En voulant remettre le dossier Mame Mbaye Niang sur la table, le Premier ministre envoie un message clair : l’amnistie peut effacer des peines, mais elle ne doit pas effacer la vérité historique, ni blanchir la gestion financière.
La rédaction de senegaldirect