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BARÇA OU BARSAQ : Quand la mer recommence à avaler des milliers de jeunes coincés par Covid-19, navires étrangers et manque d’emplois.

« Avec mes amis, nous avons quitté Saint-Louis le mercredi 21 octobre à 2 heures du matin pour arriver à Mbour à 12 heures. Arrivés, nous nous sommes préparés pour le grand voyage. Mais le départ ne sera pris que dans la nuit du jeudi 22 au vendredi 23 octobre, à 03 heures du matin. La pirogue était pleine à craquer.

Après 92 kilomètres de course, le moteur de la pirogue cède. Nous l’avons démonté pour en mettre un autre. Mais c’est lorsque les techniciens s’attelaient à réparer le moteur tombé en panne que l’irréparable s’est produit. Des étincelles se sont échappés du moteur et ont provoqué une première explosion. Je me suis agrippé à un bidon pour parer à toute éventualité. C’est lorsqu’il s’est produit une deuxième explosion que je me suis jeté à l’eau avec mon bidon auquel je me suis accroché pour ne pas perdre pied. Ainsi, pendant trois heures de temps, j’ai tenu avant que les espagnols (La Guardia Civile) ne viennent à mon secours. En tout, ils ont sauvé 24 personnes ».

Ce que vous venez de lire est le récit d’un rescapé de la pirogue qui a chaviré au large de Mbour après une double explosion dans la journée du vendredi 23 octobre dernier. L’embarcation avait à son bord deux cent personnes en partance pour les Îles Canaries. L’archipel espagnol de 7 îles est devenu depuis quelques temps la nouvelle destination de plusieurs dizaines d’africains du sud du Sahara. Le Sénégal est l’un des pays les plus touchés par ce phénomène qui rappelle les innombrables départs entre 2006 et 2007. Plusieurs dizaines de candidats à la migration ont fini leur périple au fond de l’Océan. Mais ces victimes qui se comptaient par dizaines n’ont pas pour autant dissuadé les migrants. Pour eux, c’est « Barça » (Barcelone) ou « Barsaq » (la mort).

Seulement, cette vague de départs à bord d’embarcations de fortune pour l’Europe via les iles espagnoles des Canaries a fait son retour avec son lot de victimes. L’accident du vendredi 23 octobre en est une preuve irréfutable. Il a fait au moins 140 morts, selon l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM). Un bilan contesté par le gouvernement du Sénégal, à travers un communiqué du Ministère de l’Intérieur en date du 30 octobre.

Selon les autorités sénégalaises « aucun décès » rattaché à cet accident n’a été pour l’instant établi. Le communiqué du ministère de l’Intérieur qui reconnait par contre que six corps sans vie ont été repêchés dans la nuit du 28 au 29 octobre est vite qualifié de tentative de minimiser l’ampleur du retour de la migration irrégulière par voie maritime. Mais la réalité dépasse l’entendement.

Près de 2000 personnes en provenance du Sénégal arrivent aux Canaries en moins d’un mois

Depuis début octobre, des pirogues dans lesquelles sont entassés des êtres humains comme de la marchandise quittent les rives sénégalaises chaque jour pour espérer finir leur course dans l’une des iles des Canaries. Selon un décompte de la militante des droits humains, Helena Maleno Garzon, 1765 personnes en provenance du Sénégal ont été accueillies dans au moins trois îles de l’archipel. Ces arrivées ont été enregistrées entre le 14 octobre et le 7 novembre, c’est-à-dire en moins d’un mois. Rien que dans la journée du 7 novembre, quatre convois « sortis » du Sénégal pour un total de 535 personnes ont été accompagnés par les bateaux espagnols jusqu’aux Iles El Hierro, Gran Canaria et Tenerife. Trois décès ont été déplorés à l’arrivée sans qu’on soit renseigné sur leur identité.

Une chose est sûre, c’est un record si l’on sait qu’en 2019, 2. 557 arrivées ont été dénombrées, à la même période. Depuis le début de l’année, 11.000 migrants provenant du Maroc, du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Mali sont accueillis aux Iles Canaries, débordées.

Ces chiffres n’ont rien à voir avec les interceptions faites par les forces de sécurité. Selon la Direction des relations publiques des Armées (DIRPA), « du 7 octobre au 2 novembre, la Marine nationale a intercepté et remis aux services de police 527 candidats à l’émigration illégale ». La première opération a eu lieu au large de Mbour dans la nuit du 6 au 7 octobre et a permis à la Marine Nationale d’arraisonner deux pirogues avec 186 migrants dont des femmes et des mineurs. La dernière en date qui a douché le rêve de 129 candidats s’est produit le dimanche 1er novembre au large de Dakar.

Derrière ces chiffres effarants se cachent des histoires. Des destins brisés et des rêves de lendemains meilleurs. Le Sénégal n’est certes pas en guerre. Ce qui fait que la majorité des candidats à la migration irrégulière évoquent des raisons économiques pour justifier leur voyage illégal. « J’ai voulu partir pour avoir de meilleures conditions de vie », argue un rescapé de l’accident du 23 octobre.

La majeure partie de ses compagnons de voyage qui ont malheureusement péri avaient les mêmes visées. Parmi la vingtaine de victimes originaires du quartier Pikine de Saint-Louis, la plupart était dans une situation précaire. « Ils étaient soit des tailleurs, des joueurs de navétanes, des carreleurs, des maçons ou encore des pêcheurs et ils se trouvent que leurs activités ont été durement impactées par l’apparition du coronavirus », confie un de leurs proches à Dakaractu.

Les ménages impactés par la COVID-19

C’est d’autant plus acceptable qu’une étude de l’Agence nationale de la statistique et de la Démographie (ANSD) publiée en septembre 2020 a démontré que les ménages sénégalais en ont vu des vertes et des pas mûres depuis l’arrivée de ce virus. L’enquête a été menée auprès de 1220 ménages. Les chefs de famille enquêtés ont reconnu pour 60% avoir conservé leur emploi tandis que 4% ont changé de métier et 36% ont arrêté de travailler dont 30% pour des motifs liés à la Covid-19. 85% des ménages affirment subir une baisse de leurs revenus. L’enquête a aussi dévoilé que six ménages sur dix ont essayé de s’approvisionner en produits alimentaires sans le pouvoir, un quart de ménages qui ont eu besoin de soins médicaux n’y ont pas eu accès, la principale raison évoquée étant le manque d’argent.

Le Gouvernement du Sénégal a certes pris les devants en dégageant une enveloppe de 69 milliards pour assister les familles vulnérables. Ainsi, un million de ménages ont été ciblés pour un total de 08 millions de Sénégalais. Mais la transparence qui devait entourer cette opération a fait l’objet de polémiques qui ont entaché son bien-fondé. Parallèlement, le chef de l’État avait décidé dans un plan de contingence économique de 1.000 milliards d’appuyer les secteurs contaminés par le virus. Mais ce soutien tant attendu ne semble pas avoir atteint ces cibles. Pis, une ségrégation aurait été relevée dans des secteurs comme celui de la pêche. L’enquête de l’ANSD montre que 30% des chefs de famille ayant perdu leur travail à cause du coronavirus étaient des pêcheurs.

Dans un rapport publié le 9 octobre et intitulé « Mal de mer : pendant que l’Afrique de l’Ouest est confiné par la COVID 19, ses eaux restent ouvertes au pillage », Greenpeace accuse des navires de pêche de s’adonner à des activités douteuses entre mars et juillet 2020 dans les eaux sénégalaises. Or, selon l’Organisation, « les pêcheurs ouest-africains devraient pouvoir se nourrir en pêchant ou en achetant leurs aliments avec la vente de leurs captures et pour cela, il faudrait que la ressource soit disponible et accessible, mais ceci n’est pas le cas actuellement ».

Le président de l’association des vrais acteurs de la pêche ne comprend pas « que des jeunes investissent des millions dans la pêche pour ne tirer que des miettes des eaux ». « Les bateaux-usines peuvent pêcher en une journée ce que les 20 000 pirogues artisanales du Sénégal gagnent en une année. C’est ce qui fait que présentement, voir un seul poisson relève du parcours du combattant », s’indigne Ass Sène dans une vidéo que Dakaractu a visionnée. Il demande la publication de la liste des navires battant pavillon étranger qui « pillent » les eaux sénégalaises.

Une préoccupation qu’il partage avec Greenpeace qui souhaite entrer en possession du nombre exact « des navires de pêche industrielle du Sénégal ainsi que la date de délivrance des licences », réclame « l’élimination dans la pratique de toute production de farine de poisson à partir de poisson frais, la réorientation de la capacité de transformation de la farine et de l’huile de poisson vers des produits destinés à la consommation humaine directe ».

Dans sa réponse du 12 octobre, le ministre des Pêches et de l’Economie maritime n’accède pas à la requête des défenseurs de la pêche artisanale en ce qui concerne la publication de la liste des navires battant pavillon étranger. Cependant, les services de Alioune Ndoye ont tenu à clarifier les raisons de la présence des bateaux dits chinois dans les eaux sénégalaises. « Tous les bateaux d’origine chinoise, espagnole, française, grecque ou autres détenteurs de licence de pêche au Sénégal, appartiennent à des sociétés reconnues, par acte notarié, de droit sénégalais. Ces navires ont été sénégalisés suivant une procédure rigoureusement encadrée par la loi », continue le communiqué qui rappelle que le Sénégal n’a d’accord de pêche qu’avec l’Union européenne, la Gambie, le Cap Vert, la Mauritanie, la Guinée Bissau et le Libéria.

La pêche artisanale en crise

Mais ce qui reste constant, c’est que l’activité des pêcheurs artisanaux est en net recul et ce depuis maintenant plus de deux ans.

L’exercice 2017-2018 de la situation économique et sociale mettait en lumière cet état de fait constaté par l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie. « L’année 2018 est marquée par une baisse globale de 5,1% des quantités débarquées essentiellement imputables aux débarquements de la pêche artisanale (…) elle était pratiquée en moyenne par 70.041 pêcheurs avec une flotte de 11.912 pirogues.

Les quantités débarquées en 2018 ont baissé de 8,9% soit 360.632 tonnes après 396.053 tonnes en 2017. Elles sont essentiellement constituées de poissons, suivis de mollusques dans une moindre mesure de crustacés », faisait remarquer l’ANSD. Dans la même période, la pêche industrielle qui était le fait de 137 navires battant pavillon sénégalais et étranger était en hausse.

« Sa production s’élève à 118 561 tonnes en 2018 pour une valeur commerciale de 88,3 milliards contre 108 713 tonnes pour une valeur commerciale de 76,6 milliards en 2017, soit une hausse de 9,1 en quantité et 15,1% en valeur », détaille l’ANSD. Ces statistiques montrent que la pêche artisanale qui fait vivre directement des centaines de milliers de sénégalais était en crise avant la pandémie à coronavirus. Conséquence : les acteurs désertent la mer au risque de finir leur jour dans l’océan, dans l’indifférence quasi-générale.

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