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Comment les enseignants s’adaptent-ils à leur métier «sous Covid»?

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Au collège comme au lycée, le métier d’enseignant est bouleversé par la crise sanitaire. Entre port du masque, enseignement à distance et classes dédoublées, chacun fait le bilan des changements intervenus depuis le 13 mars dernier, quand le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, annonçait en direct la fermeture des écoles. Face aux contraintes, ils redoublent de créativité pour essayer de ne laisser aucun élève de côté.

Il le dit : Sylvain est « frustré ». D’ordinaire, ce professeur de mathématiques, science et physique-chimie dans un lycée professionnel de Saint-Denis (93) aime innover et proposer à ses élèves des activités ludiques pour commencer une nouvelle séquence de cours. Mais coronavirus oblige, cette année, il faut oublier voyages scolaires et sorties au musée. Compliqué en effet de prévoir à l’avance des activités impliquant une sortie de l’établissement ou de monter des projets de long terme avec d’autres enseignants.

« Habituellement, je fais une sortie en lien avec les cultures africaines, explique–t-il. L’an dernier, j’ai emmené mes élèves visiter une exposition sur le travail du fer en Afrique, pour commencer le chapitre de sciences sur la chaleur et les métaux. Cette année, j’ai dû me contenter de faire un parallèle avec des mangas… »

Le système des classes dédoublées
Le lycée de Sylvain travaille depuis le mois de novembre selon le système de « classe dédoublée » ou « d’enseignement hybride » : les classes sont divisées en deux groupes, alternant entre présence et distance une semaine sur deux, les élèves devant bénéficier d’au moins 50% de temps de présence en classe. Si les enseignants conservent le même emploi du temps en « présentiel » et donnent le même nombre de cours, ils voient donc leurs élèves deux fois moins souvent qu’en temps normal. Mais la charge de préparation et d’envoi des contenus pour les cours à distance nécessite plus de travail.

Appliquée par au moins la moitié des lycées et par quelques collèges, la mesure vise à limiter les rencontres et à protéger élèves comme professeurs de l’épidémie. Mais elle n’est pas sans conséquences. Malgré l’allègement de certains programmes, décidé en janvier par le ministère de l’Éducation nationale, le rythme reste compliqué à suivre.

« Je m’inquiète pour l’accompagnement de mes élèves, explique Benoît, professeur d’art appliqué dans un lycée professionnel des Yvelines (78). Tout le monde n’est pas capable d’avancer à la même vitesse à distance, et je les vois moins souvent. » Sylvain convient lui aussi de sa difficulté « à évaluer le niveau » de ses élèves. Faute de temps de présence en classe, il a renoncé à leur imposer une évaluation par semaine. Idem pour les corrections, qu’il envoie maintenant systématiquement par mail, sans savoir si les lycéens prennent la peine de les consulter. L’enseignement avance plus lentement, le retard s’accumule.

D’autant qu’en cas de devoir non fait, les punitions traditionnelles semblent désuètes : « Quel sens y-a-t-il à mettre une heure de colle ?, s’interroge Sylvain. Je ne vais pas demander à un élève de rester une heure de plus dans un cluster potentiel… »

Tutoriels et Youtube
Pour compenser, beaucoup ont développé de nouvelles pratiques pédagogiques et adapté le contenu de leurs cours, quitte à aller « moins vite ». Benoît a ainsi « affiné » ses consignes : « il faut que les élèves puissent travailler en autonomie totale lorsqu’ils sont en semaine de ‘distanciel’ », explique-t-il. L’enseignant a donc conçu un système de « tutoriel », où chaque étape du travail à réaliser est expliquée point par point à l’élève.

Salim s’est saisi quant à lui du premier confinement, au printemps dernier, pour réaliser un « projet de longue date » : lancer une chaîne Youtube mêlant mathématiques et culture pop. « Au départ, c’était seulement pour mes classes de sixième et de cinquième, sourit le jeune homme, qui enseigne à côté de Lille, dans le Nord de la France (59). J’ai enregistré 7 vidéos de 5 minutes, qui correspondaient aux points du programme qu’on abordait ensemble. »

Ses élèves devaient en visionner une par semaine et résoudre les exercices qu’il leur envoyait par mail. Une façon d’échapper aux cours en ligne, difficiles à suivre pour des enfants âgés de 10 à 12 ans, « pas toujours capables d’envoyer un mail avec une pièce jointe ». Sans compter ceux qui ne sont équipés ni d’ordinateur, ni d’accès à Internet.

Zola en « fan-fiction »
Françoise utilise elle aussi les ressources du web pour améliorer les cours de français qu’elle donne à ses élèves de seconde dans le Val-de-Marne (94). Dernière innovation en date : étudier l’Assommoir de Zola à la manière d’une chronique de fanfiction, sur un site plébiscité par ses élèves. Elle publie ainsi deux chapitres par semaine sur le site WattPad, qui réunit d’ordinaire des adolescentes en quête de récits à l’eau de rose. « Ils doivent déposer 5 commentaires sur le site, avec une série de contraintes, expose l’enseignante. Je fais aussi des quiz en utilisant différentes plateformes, j’essaie de m’adapter au mieux pour eux. »

La professeure tente également d’enregistrer au maximum ses appréciations, afin « d’humaniser » les corrections qu’elle envoie par mail. « C’est tout de même plus agréable d’entendre une voix plutôt que de lire un commentaire écrit froidement sur une copie, affirme-t-elle. J’en ai parlé à plusieurs de mes collègues, qui ont adopté la technique, eux aussi. »

Douloureux passages au numérique
Mais tous les enseignants ne sont pas à l’aise sur le terrain du numérique. Le gouvernement a bien prévu une prime pour équiper ceux qui n’ont pas d’ordinateur chez eux. Mais elle s’élève à seulement 150 euros nets annuels « Je n’avais même pas d’ordinateur personnel lorsque les écoles ont fermé en mars, se souvient Fanny, enseignante dans un collège de l’Hérault (34). Cela me semblait être un malentendu, l’idée qu’on pouvait faire cours à distance. » Obligée de s’adapter, elle « s’auto-forme », jusqu’à redécouvrir une part de son métier : « À distance, il y avait moins de règles contraignantes, moins d’autorité, analyse-t-elle. Le rapport a changé, c’était davantage de l’ordre de la confiance. Il fallait bien qu’on se débrouille ensemble. »

Même constat pour Mathilde, qui a décidé de donner ses cours d’anglais en audio uniquement, pour plus d’intimité. « Cela nous a permis d’envisager le travail autrement, expose-t-elle depuis le Centre-Val-de-Loire. Les élèves ont compris que nous n’étions pas là pour les noter et les embêter mais pour les faire avancer. C’était un travail en collaboration. »

Revenues en « présentiel », les deux enseignantes continuent de s’appuyer sur les outils numériques mis à disposition par leurs établissements : « J’utilise le cahier de texte en ligne, ce que je ne faisais pas avant, détaille Fanny. Nous avons aussi un groupe WhatsApp de classe, et j’autorise les élèves à prendre en photo le tableau pour qu’ils le transmettent aux autres. » Leurs cours sont maintenant tapés à l’avance, ce qui leur permet de les projeter au tableau, et de les envoyer par mail aux absents.

Isolement et solitude
Mais ces échanges numériques ne font pas tout. Benoît débutait en septembre dans un nouveau lycée, et il n’a, pour ainsi dire, rencontré aucun de ses collègues : « On est tous dans notre petite bulle, constate-t-il. Aucun des ‘à côté’ qui fait la vie d’un lycée n’est préservé. » Conseils de classe, rencontres parents-profs, pots de départs, ou encore goûters de Noël sont soit annulés, soit numérisés.

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Une situation impossible à gérer pour Fanny, qui a fini par demander sa mutation dans les Terres Australes, à plus de 15 000 km du collège de l’Hérault où elle enseignait depuis 7 ans. « Tout le collectif s’est effondré, affirme-t-elle, la voix serrée. Des tensions sont apparues au sein de l’équipe, j’ai préféré m’en aller… Je n’ai pu dire au revoir à personne. »

Certains se sentent abandonnés par un gouvernement pas toujours à l’écoute. Le port du masque toute la journée met les voix en difficulté, l’incertitude et l’isolement pèsent…

« On s’adapte, résume Mathilde, mais on n’attend quand même qu’une chose, revenir en présentiel, avec un vrai protocole sanitaire. Si l’enseignement à distance devient la règle, les inégalités vont augmenter. »

Une récente étude de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Education nationale évalue à 22 % la proportion de collégiens et de lycéens en grosses difficultés et ayant consacré moins d’une heure de travail scolaire par jour pendant le premier confinement, de mars à mai 2020.

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