Le Belgo-ukrainien Artem Est Décédé Sur Le Front En Ukraine: “il Est Monté Dans L’avion Avec Un Gilet Pare-balles”

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un Belgo-Ukrainien tué en Ukraine
Le 24 février 2022, le président de la fédération de Russie, Vladimir Poutine, annonçait le lancement d’une opération militaire “spéciale” en Ukraine. Dans deux jours, cela fera quatre mois que les hostilités ont débuté. La résistance ukrainienne se révèle plus féroce qu’attendu. Notamment grâce au concours de combattants venus de l’étranger. Deux Belges y ont dernièrement laissé la vie. L’un d’entre eux avait un lien particulier avec Charleroi puisque son père et sa grand-mère y habitent.

Le Belgo-Ukrainien Artem Dymyd est décédé sur le front en Ukraine. Il allait avoir 27 ans le 4 juillet prochain. Ses funérailles viennent de se dérouler à Lviv. “Un millier de personnes y ont assisté. Le maire de la ville m’a dit qu’aucun autre soldat ukrainien n’était parti avec de tels honneurs. 30 prêtres étaient présents. 

Je serais très content s’ils pouvaient être aussi nombreux à mon enterrement” nous raconte son père, Mychajlo Dymyd. Ce dernier est prêtre orthodoxe et professeur à l’Université Catholique de Lviv. Le grand rassemblement populaire autour du corps de son fils l’a tellement ému qu’il a préféré reporter l’interview d’un jour.

Circonstances du décès
Notre interlocuteur a appris la perte de son fils alors qu’il était de passage en Ukraine: “Un de ses amis m’a contacté sur Facebook et m’a demandé mon numéro de GSM. Il m’a appelé pour m’annoncer la mort de mon fils. La conversation a duré une minute. Il m’a dit qu’Artem avait péri dans le Donbass. Mais lorsque ses amis de combat l’ont ramené à Lviv, ils m’ont affirmé qu’en réalité, Artem avait perdu la vie entre Mykolaïv et Kherson”. Ces deux cités sont situées dans le sud de l’Ukraine.
Le prêtre a également pris connaissance des circonstances du décès à ce moment-là: “Mon fils a été victime d’une roquette. Malheureusement, elle était silencieuse. Lorsqu’elle est projetée, elle retombe directement. Il y en a d’autres qui émettent un son. Avec elles, les soldats ont, en général, le temps de se mettre à l’abri. Quand le drame est arrivé entre dix et onze heures du matin, Artem était en train de communiquer avec son commandement. Ses amis étaient revenus d’un champ de bataille vers trois heures et demie du matin et ils étaient en train de dormir. Ils n’ont pas réagi à l’attaque. L’un d’entre eux est infirmier. Il a expliqué qu’il n’avait pas porté attention au bruit de l’impact, car chaque jour, il y a entre 50 et 100 missiles qui volent au-dessus de leur tête. Par contre, il a immédiatement sursauté quand il a entendu un cri”.
Un cri d’Artem Dymyd. D’après son paternel, deux hommes sont décédés et un autre a été blessé lors de l’offensive russe: “Les personnes décédées sont transportées dans des voitures immatriculées 200. Les blessés le sont dans des véhicules immatriculés 300”.
Selon les informations qu’il a obtenues, Artem Dymyd n’est pas mort tout de suite: “Son ami infirmier l’a conduit dans une auto civile médicale. Une fois à l’intérieur, il a rendu son dernier souffle. Mais avant, il a réussi à prononcer ces quelques mots: ‘Je suis vivant’. Il avait conscience que la vie ne se terminait pas sur cette Terre”.
Sans tristesse
D’ailleurs, Mychajlo Dymyd n’est pas triste et ne veut pas l’être: “Lors des obsèques, ma femme et moi nous sommes habillés en blanc, car c’est une belle mort (sic). Artem était une personne pleine de joie de vivre. Il était toujours en action”.
Pour illustrer ses propos, il détaille la vie de son enfant: “Il avait décroché son diplôme d’historien à l’Université Catholique de Lviv, mais il n’a jamais exercé le métier pour lequel il a été formé. Pendant cinq ans, il a été administrateur d’une usine de polos. Puis, il a décidé de changer de cap et de devenir globe-trotter. Il a notamment gravi l’Himalaya, effectué environ 300 sauts en parachute, découvert plus de 50 pays. Il désirait visiter le monde. Dans le même temps, il travaillait pour une société américaine qui dessert les Jeux Olympiques dans de nombreuses nations. De la sorte, il combinait sa soif de voyage avec une rémunération”.
Motivation familiale
Son garçon séjournait aux États-Unis lorsque l’invasion russe en Ukraine a été amorcée en février dernier: “Il a décidé de rentrer au pays sans attendre. Il est monté dans l’avion avec un casque et un gilet pare-balles. L’hôtesse de l’air a voulu savoir quelle en était la raison. Il lui a répondu qu’il se sentait davantage en sécurité comme cela. En vérité, il ne voulait pas payer pour l’excédent de ses bagages (sourire)”.
Mychajlo Dymyd nous renseigne sur sa motivation: “C’est inné dans notre famille. Il s’est battu pour rester un homme libre. Il s’était déjà porté volontaire lors de la première guerre et l’invasion russe en Crimée et dans le Donbass. C’est une question d’honneur et de responsabilités. Mon autre fils de 22 ans vient d’ailleurs de rejoindre les rangs de l’armée ukrainienne. Pourtant, il n’était pas obligé de le faire. Il était en train de terminer son parcours universitaire”.
Régiment d’Azov
Artem Dymyd n’accepte pas cette mainmise du grand voisin sur une partie du territoire ukrainien. Il intègre le Régiment Azov et prend les armes pendant un an et demi. Le Régiment Azov est controversé. Créé en 2014 suite à la guerre dans le Donbass, il est de tendance nationaliste, voire ultra-nationaliste. Ses fondateurs propagent des idées d’extrême-droite néonazie.
Vladimir Poutine s’en est servi comme propagande pour justifier son intervention militaire sur le sol ukrainien. Aux yeux de Mychajlo Dymyd, il a sciemment amplifié le caractère nazi du Régiment Azov: “Mon fils n’a pas rejoint cette unité armée par idéologie. Tous ses amis scouts l’avaient devancé et il a souhaité les accompagner. Bien sûr, il existe au sein de ce groupement des gens extrémistes. Mais c’est loin d’être une généralité”.
Notre intervenant rappelle le contexte dans lequel l’Ukraine a dû lutter: “En 2014, l’armée ukrainienne était pratiquement inexistante. Ianoukovitch a quitté le pouvoir après avoir démilitarisé le pays. Des bataillons de volontaires se sont donc formés”. Aujourd’hui, bon nombre de ces bataillons ont incorporé la garde nationale ukrainienne: “C’est une armée héroïque qui continue à se construire”. Une armée que Mychajlo Dymyd a lui-même souhaitée intégrer en 2014: “On ne m’avait pas accepté, car je suis Belge. À cette époque, on n’accueillait pas encore les légions étrangères à bras ouverts”.
Deux livres
Par conséquent, il mène son combat d’une autre manière: “J’ai écrit deux livres: ‘Théologie de la liberté’ et ‘Les pavés de Maïdan’”. Lors du soulèvement de la population ukrainienne contre le pouvoir en place à la fin de l’année 2013, un lieu de rassemblement s’est vite imposé: la place Maïdan (NDLR. la place de la Révolution en français) à Kiev. “Des pavés y étaient retirés pour construire des barricades. Moi, j’ai placé d’autres pavés par le biais de mon bouquin ‘Les pavés de Maïdan’. À chaque jour de la révolution, j’associais la réalité des affrontements avec des passages dans la Bible. C’est ce qui fait l’essence de ce livre. C’est ma guerre à moi. Chacun doit mener la lutte en fonction de ses aptitudes”.
Formation militaire
Son fils décédé, lui, n’a pas opté pour cette voie-là: “Il a été formé militairement sur place par l’armée ukrainienne”. Son rôle était double: “Il faisait partie de l’unité spéciale ‘Reconnaissance et Sabotage’. Il partait en éclaireur et préparait le terrain pour l’armée régulière. Il confectionnait les plans. Il vérifiait si des mines antipersonnel étaient dissimulées. Ensuite, il déterminait une zone de sécurité que ses équipiers pouvaient traverser sans crainte. Aux alentours de cette zone, il plaçait lui-même des mines antipersonnel. En plus de cela, Artem était un sniper. Il avait réussi son brevet durant la guerre”.
Il était bien conscient des risques que cela comportait: “Il était prêt à aller au combat. Il n’éprouvait pas la peur. Un bon soldat n’a pas ce luxe. Sans quoi, il manquerait d’ardeur et il se cacherait. Une telle attitude ne permet pas de faire basculer la logique de l’adversaire. Artem se rendait compte que sa vie était en jeu à chaque instant”.
Un autre combat
En ce qui concerne notre interlocuteur, il n’a pas réitéré sa demande pour grossir les rangs des forces armées de sa patrie: “J’ai 62 ans maintenant. Et ma mère est âgée. Elle vit à Charleroi et elle a besoin de mon aide”. Il poursuit donc sa lutte par la parole: “Ma mission est de rencontrer des journalistes, de donner des conférences. J’instruis aussi un nouveau cours à l’Université Catholique de Lviv. Un cours de ‘Théologie politique’. Il aborde Dieu et la guerre. L’une des questions qui y est posée est ‘Comment un soldat peut-il ne pas être un tueur professionnel?’. Ma réponse est qu’un soldat a besoin de paix intérieure. La lutte est nécessaire pour notre dignité et notre humanité. Mais un soldat doit se montrer déterminé, mais il ne doit pas nourrir de haine. C’est ce qui fait la particularité des chevaliers d’honneur”.
Il y a une quinzaine de jours, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré que plus de 31.000 soldats russes avaient trouvé la mort depuis le début de la guerre. Début juin, l’ONU a fait état de la perte de 4.235 Ukrainiens.
La vie après la mort
Mychajlo Dymyd estime, lui, qu’Artem survit à sa mort: “Une bourse étudiante porte désormais le nom de mon fils. Elle a été mise en place en 24 heures. À la base, j’espérais qu’elle puisse aider un étudiant. Mais le mouvement de solidarité est tel que c’est déjà le cas à l’heure où je vous parle. Désormais, on peut aspirer à l’octroi de cette bourse à deux, trois, quatre ou même cinq jeunes. Depuis que la Russie a agressé notre pays, il y a aussi un mouvement de dérussification des noms de rue. Vous devez savoir qu’en Ukraine, entre 20 et 40 pourcents des voiries portent le nom de personnages russes. J’ai demandé à la mairie de Lviv qu’une petite rue soit dédiée à Artem. La procédure est en cours. Mais pour qu’elle soit validée, les habitants doivent voter en sa faveur”.
Il considère même que la disparition tragique de son enfant l’aide dans sa mission face à l’occupant russe: “C’est plus facile pour moi de prêcher la bonne parole. Les textes de la Bible font allusion au sang des martyrs. Il donne naissance à de nouveaux Chrétiens. Mon fils a été sacrifié sur l’autel de la patrie. Cela suscite beaucoup de compassion dans la population car son combat était juste. Il sert d’exemple. Beaucoup de jeunes gens étaient présents à son enterrement. J’ai reçu des lettres de sympathie venues du monde entier: de Toronto, de Washington, de Philadelphie, de France, de Belgique… Je n’ai même pas encore eu le temps de les lire complètement. Le décès d’Artem guide les esprits dans la bonne direction. Il est porteur d’espoir et de foi. Il décuple cette volonté dans la nécessité de combattre. Mais je tiens à le rappeler. Ce n’est pas une lutte contre la Russie, mais pour la liberté”.
Implication européenne
Et pour lui, cette lutte dépasse les frontières de l’Ukraine: “Elle implique aussi l’Europe dans sa globalité. Si l’Ukraine tombe, elle sera occupée par un régime tsariste. Et l’Europe tombera aussi. Peut-être pas immédiatement, mais elle tombera. Il faut se remémorer les paroles de Poutine. Il veut reconstruire l’empire soviétique. Or, l’Ukraine a toujours été historiquement européenne. Elle ne faisait qu’un avec la Pologne, la Lituanie ou encore l’empire austro-hongrois… C’est n’est qu’au début du 20e siècle qu’elle a uni sa destinée à Moscou”.
Selon l’Ecole de politique appliquée de la Faculté des lettres et sciences humaines à l’Université de Sherbrooke au Canada, le niveau de démocratie de la Russie est faible. Dans le même temps, l’orientation politique de Vladimir Poutine est qualifiée de droite modérée.
Message
Avant de périr, Artem Dymyd n’a pas délivré un message particulier à l’adresse du monde. “Mais lors des funérailles, ses compagnons de combat m’ont relayé leurs inquiétudes. Ils m’ont dit qu’ils n’étaient pas à la hauteur des Russes car ils recevaient trop peu d’armement. Ils ont besoin d’armes lourdes le plus vite possible. S’il était toujours vivant, je suis certain que mon fils porterait le même message” assure son papa.


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