Doctorante en Sciences Humaines & Sociales, romancière et essayiste, Ndèye Fatou Kane est une intellectuelle engagée notamment sur les questions relatives aux droits des femmes. Dans cet entretien accordé à Seneweb l’autrice de “Vous avez dit féministe ?”, analyse la situation des femmes au Sénégal et nous offre un regard éclairé et lucide sur les récentes affaires qui défraient la chronique.

En 2018, vous avez écrit un essai intitulé, “Vous avez dit féministe ?” C’est quoi être féministe en 2022 ? Et quels sont les combats urgents de l’heure en Afrique et notamment au Sénégal ?

La publication de Vous avez dit féministe? en 2018 fait suite à un contexte mondial chargé de revendications, mais c’est aussi le fruit d’un cheminement personnel. En effet, entre 2016 et 2018, la sphère hollywoodienne a été secouée par la déferlante #MeToo, qui est la résultante de l’enquête menée par le New-York Times, et accusant le producteur américain Harvey Weinstein d’agressions sexuelles sur plusieurs actrices. L’affaire Weinstein, point de départ du e-militantisme féministe, se propage en Europe, et particulièrement en France, avec l’émergence de #BalanceTonPorc; qui, comme son nom l’indique, a aussi permis à des femmes, allant de l’actrice hyper bankable et privilégiée, à la femme anonyme, de confronter leurs agresseurs.

“Ce qui réunit les femmes aujourd’hui en Afrique et particulièrement au Sénégal, c’est la lutte contre le patriarcat”

Observant tout cela, j’ai eu envie de contextualiser, décentrer le regard, et faire le chemin inverse du centre à la marge, en posant le débat dans mon pays le Sénégal : #BalanceTonSaïSaï est né. Plusieurs tribunes et prises de paroles publiques plus tard, l’idée d’écrire Vous avez dit féministe? a germé dans mon esprit, pour aussi montrer qu’un renouvellement des générations féministes devait avoir lieu et que nous autres jeunes femmes, devrions être les actrices de ce nouvel élan féministe, en nous plaçant comme sujets et objets de cette idéologie qu’est le féminisme. Je suis heureuse de voir qu’après la parution de Vous avez dit féministe?, plusieurs ouvrages ont suivi et ceci prouve encore une fois que le train est en marche.

Etymologiquement, être féministe revient à prôner une idéologie qui traverse les époques et qui vise à améliorer les conditions de vie, de traitement et de liberté accordées aux femmes. C’est la raison pour laquelle l’on distingue plusieurs courants de pensée féministes, suivant les zones géographiques et les sensibilités.

Mais, ce qui réunit les femmes aujourd’hui en Afrique et particulièrement au Sénégal, c’est la lutte contre le patriarcat. Et par patriarcat, j’entends tout le système sociétal niant aux femmes des droits; et par extension, les essentialisant, les privant de libertés et les considérant comme des êtres corvéables qui sont astreints à une rhétorique de devoirs.

Au Sénégal, une nouvelle génération de féministes a émergé très militante, parfois radicale, qui était d’ailleurs au coeur de la mobilisation pour la criminalisation du viol. Pourtant sur bien des sujets, on reproche à ces féministes de vouloir détruire les “valeurs” sénégalaises et d’être “déconnectées” de nos réalités. Le combat est-il perdu d’avance ?

Peut-on être militante sans une certaine dose de radicalité? Je me le demande. Avant de donner mon avis sur la nouvelle génération de féministes, permettez-moi de revenir sur le vote pour la criminalisation du viol au Sénégal. Le 30 Décembre 2019 est à jamais un jour historique au Sénégal. L’Assemblée Nationale a voté ce jour à l’unanimité la loi criminalisant le viol, jusque-là considéré comme un simple délit. Ce vote est le travail conjugué d’associations telles que l’AJS (Association des Juristes Sénégalaises) qui se bat depuis des décennies pour la prise en charge juridique des femmes.

“Il est rafraîchissant de voir que cette génération de féministes est a contrario très au fait de ce qui se passe dans notre pays, et utilise les moyens dont elle dispose pour se faire entendre”

Pour en revenir à cette jeune génération de féministes (dont je fais partie bien entendu), il est intéressant de savoir de quelle société l’on parle et à quels modèles l’on fait référence. La société sénégalaise de 1830 est-elle la même que celle de 2022? Vous avez la réponse…

Je parlais du patriarcat plus haut. Ce même patriarcat s’illustre par une distribution intangible des devoirs féminins par les représentants du patriarcat, à savoir les hommes. Une femme, une vraie, doit se conformer aux normes édictées, et l’on s’interroge sur la féminité d’une femme lorsqu’une distance apparaît entre son comportement et le comportement qui lui est socialement prescrit. Les femmes peuvent être autonomes, mais sous une forme d’autonomie paternaliste. En étant connectée sur une pluralité de réseaux sociaux dont Twitter, il est rafraîchissant de voir que cette génération de féministes est a contrario très au fait de ce qui se passe dans notre pays, et utilise les moyens dont elle dispose pour se faire entendre.

Comment peut-on parler d’un combat perdu d’avance alors que ce combat a lieu? Comme nous jugeons les progrès de nos aînées féministes aujourd’hui, nos successeuses seront les meilleures juges à l’aune de la société dont elles hériteront.

“La situation des femmes reste encore critique au Sénégal”

Il y a eu récemment à l’université Gaston Berger le viol et le meurtre d’une étudiante, Seynabou Ka Diallo. Est-il pertinent d’après vous d’utiliser le terme féminicide pour qualifier ce genre de meurtres ?

Un féminicide est le meurtre d’une ou plusieurs femmes en raison de leur sexe. Les définitions selon les aires culturelles peuvent différer, mais en parcourant les détails scabreux de la mort de Seynabou Kâ Diallo, nous assistons bel et bien à un féminicide.

Ce genre de crimes – car c’en est un – à chaque fois qu’ils surviennent, montrent que la situation des femmes reste encore critique au Sénégal. Il faudrait que les pouvoirs publics soient plus à l’écoute des complaintes des femmes et déploient plus de moyens pour assurer leur sécurité. Grande a été la mobilisation sur le campus de l’Université Gaston Berger (et même au-delà) pour condamner avec la dernière énergie ce crime odieux.

Ce qui montre que la sororité n’est pas un vain mot.

“L’organisation sociale et juridique, en mettant les clés du pouvoir de décision entre les mains des hommes, accroît la position de subalternité des femmes. Aux subalternes telles que Adji Sarr, l’on refuse le droit de parler et de soulever toute velléité de contestation.”

Une femme cristallise les passions au Sénégal : Adji Sarr, qui accuse de viol l’opposant Ousmane Sonko. Laissons de côté l’aspect purement judiciaire. Qu’est ce que les débats médiatique, intellectuel, et même sociologique, autour cette femme disent de notre société ?

J’espère de tout coeur que la justice fera son travail. Si je devais donner une lecture sociologique de l’affaire opposant Adji Sarr à Ousmane Sonko, je dirais que nous sommes face à une affaire qui est au carrefour du classicisme et du sexisme. Adji Sarr, à travers sa vulnérabilité dûe à sa condition sociale et son genre, est doublement discriminée. Elle a devant elle un homme jouissant de tous les avantages liés à son capital social élevé, acquis notamment grâce à sa position d’homme politique.

Des faits de viol – élucidés ou non – ont eu lieu ces dernières années au Sénégal, mais l’affaire Adji Sarr-Ousmane Sonko cristallise les passions. Il suffit, pour s’en rendre compte, de parcourir les réseaux sociaux lorsqu’un nouvel élément est mis en lumière. L’objectification du corps de cette jeune femme est un élément central de cette affaire. Et ceci, à mon sens, vient en renforcement des schèmes inégalitaires qui perduraient déjà dans notre société. Parole mise en doute, double condamnation sociétale et médiatique, tels sont les mécanismes dont peuvent abuser les hommes dans notre pays pour pouvoir affirmer leur place de sujets en transformant les femmes en objets.

L’organisation sociale et juridique, en mettant les clés du pouvoir de décision entre les mains des hommes, accroît la position de subalternité des femmes. Aux subalternes telles que Adji Sarr, l’on refuse le droit de parler et de soulever toute velléité de contestation.

Elle a reproché dans un entretien accordé au journal Le Monde le manque de solidarité des femmes et des mouvements féministes en particulier. Qu’en pensez-vous?

Elle est tout à fait dans son droit d’exprimer son ressenti face au manque de solidarité dont elle pense avoir bénéficié. Ne lui dénions pas cela. Mais comme tout ressenti est le fruit d’une perception, je pense que si elle avait fait un tour sur les réseaux sociaux, elle aurait vu la vague de soutiens qui lui a été apportée et continue de lui être apportée. Le hashtag #AdjiSarrOnTeCroit en est une parfaite illustration. A mon niveau personnel, j’ai écrit un texte dans la revue Riveneuve Continents des Éditions Riveneuve Sénégal (La jeunesse des lettres, L’être de la jeunesse, Editions Riveneuve Continents, Paris, 2022 : Masculinités médiatiques et rapports inégaux de genre, le cas de Adji Sarr et Ousmane Sonko) qui est parue en Février 2022.

“Le manque de moyens ne devrait en aucun cas être une raison pour violenter physiquement ou verbalement des parturientes”

Un mot pour finir sur Astou Sokhna, femme décédée cette semaine à Louga après des négligences médicales avérées. Qu’avez vous pensé de ce drame et de tous les débats autour de l’État des hôpitaux sénégalais ?

La mort de Astou Sokhna en couches est un événement malheureux et choquant. Aucune femme ne devrait avoir à vivre des moments aussi atroces au moment de donner la vie. La vague d’indignation et de témoignages qui s’en est suivie relève de l’inhumanité dont fait preuve parfois le personnel de santé. Le manque de moyens que celui-ci a invoqué pour expliquer les manquements ne devrait en aucun cas être une raison pour violenter physiquement ou verbalement des parturientes. Quiconque prend le parti de travailler à sauver des vies devrait avoir un certain niveau d’éthique et de morale. Que l’Etat et le ministère de tutelle veillent à ce que des manquements pareils ne se reproduisent plus et surtout que les responsabilités soient situées au-delà des indignations éphémères.


Par Adama NDIAYE