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Phosphates de Matam: De l’espoir à la déception, quelles perspectives ? (Par Ibrahima Dia et Yero Guissé)

Au cours de cette dernière décennie, les enjeux liés à la gouvernance des ressources naturelles sont au centre des débats au Sénégal. Le secteur minier est un pilier de l’économie nationale, et il devrait encore jouer un rôle significatif dans la poursuite du développement social et économique.

Zone à fort potentiel agricole et pastorale, le Nord du Sénégal n’est pas non plus dépourvu de ressources minières. Ainsi les opérations de recherches entamées dans les années 30 et les séries de campagnes de prospection réalisées par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) au début des années 80 ont abouti à la découverte d’un important gisement de phosphate évalué à plus de 40 millions de tonnes dans la région de Matam.

Démarrée en 2008 avec la Société d’études et de réalisation des phosphates de Matam (SERPM), l’exploitation de cette ressource “non renouvelable” avait suscité beaucoup d’espoir chez les populations locales et était perçue par ces dernières comme une véritable opportunité de développement socio-économique, de lutte contre la pauvreté et d’intégration de la 11 ème région du Sénégal dans le tissu économique national.

Après une décennie d’exploitation, que faut-il objectivement retenir?

Une région toujours pauvre (plus de 45 % de la population vivant sous le seuil de la pauvreté) avec un taux d’analphabétisme dépassant 55% ; des terres agropastorales perdues, une absence de sécurité des travailleurs, un faible niveau insertion des jeunes, une absence de formation aux métiers des mines, un environnement dégradé et pollué, la santé des populations menacée. D’après l’hôpital régional de Matam les cas d’infections respiratoires aiguës sont passés de 70 à 432 entre 2017 et 2018.

Le constat est globalement partagé, la région de Matam peine toujours à tirer profit de ces ressources et les opérations minières de la SOMIVA continuent d’impacter négativement sur le quotidien des populations des localités environnantes.

Et à côté, le rapport 2018 de l’initiative transparence des industries extractives nous enseigne néanmoins que la société minière de la vallée du fleuve (SOMIVA) déclare avoir versé à l’Etat du Sénégal plus 964 millions de francs CFA avec un volume de production de 570 997 tonnes et une valeur de production estimée à plus de 20 milliards de francs CFA. A la lumière des informations fournies par ce rapport, il est légitime de demander à qui profitent réellement l’exploitation des phosphates de Matam ?

Malgré les mécanismes et instruments mis en place par l’État du Sénégal à travers notamment le code minier de 2016 qui prévoit entre autres un fonds d’appui et de péréquation (alimenté par 20 % des recettes provenant des opérations minières) destiné aux collectivités territoriales, les populations de la région de Matam continuent toujours de vivre le paradoxe de l’abondance et d’externalités négatives liées à cette exploitation.

Aujourd’hui, il urge de miser sur le contenu local afin de tirer profit des véritables enjeux de développement socio-économique liés à l’exploitation des phosphates à travers la promotion de l’emploi local qualifiant mais également le développement des Petites et Moyennes Entreprises (PME PMI) autour de l’exploitation minière.

La promotion des potentialités locales devra être soutenue et parrainée par la SOMIVA à travers des actions de Responsabilités Sociétales des Entreprises (RSE) en corrélation avec ses besoins.

A ce niveau, il importe d’orienter la formation des jeunes et des entreprises locales vers des secteurs prometteurs tels que la formation sur les engins lourds, les postes de conduite etc.

Il est également important d’inviter l’Etat du Sénégal à arrimer le contrat d’exploitation de la SOMIVA au code minier de 2016 afin que la société puisse payer l’intégralité des redevances prévues par la loi mais aussi d’accélérer la révision des critères de répartition du fonds de péréquation et d’appui aux collectivités territoriales (FPACL). En plus du fonds d’appui au développement local prévu par le code, la révision de ces critères de répartition permettrait aux collectivités territoriales de la région de Matam et en particulier celles abritant les opérations minières de tirer pleinement profit l’exploitation des phosphates.

Au regard de la prolifération des maladies respiratoires et autres infections liées à la pollution de l’air notées par l’hôpital régional de Matam, l’installation d’une unité de surveillance de la qualité de l’air s’impose dans la zone d’exploitation.

Avec la présence du fleuve Sénégal et la disponibilité des terres cultivables, les phosphates devront enfin porter le secteur de l’agriculture afin de faire de Matam le grenier rizicole du Sénégal à l’image de ce que représente le bassin arachidier pour l’arachide.

La mise en place d’une plateforme régionale multi-acteurs permettrait de rendre beaucoup plus cohérente et efficace les actions des différentes catégories d’acteurs et de renforcer le plaidoyer afin que l’exploitation des phosphates de Matam puisse véritablement porter le développement économique de la région.

Par Ibrahima Dia (Géographe – Environnementaliste) et Yero Guissé (Blogueur – Web Entrepreneur)

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