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«Neex Soow», Un lait qui empoisonne !

L’info fait froid dans le dos. Selon Youssoupha Diop, enseignant-chercheur à l’Université Alioune Diop de Bambey, le lait vendu dans les cantines ou boutiques «Neex Soow», c’est selon, serait cancérigène. Une alerte basée sur une recherche scientifique qui a révélé une forte teneur d’aflatoxine M1 dans ce produit alimentaire très consommé dans les quartiers populaires.

Son geste prouve qu’il est rodé à la tâche. Et pourtant, Babacar Dramé n’a fait qu’un an dans ce métier de vendeur de lait caillé. Dix coupes bien pleines et une dernière à demi garnie, probablement en guise de récompense pour ce client manifestement fidèle, et la demande est satisfaite. La familiarité laisse subodorer que le client est un habitué. Après avoir fini le décompte, Babacar Dramé, debout derrière le comptoir, lance l’ustensile à mesure en plastique dans le seau plein de lait caillé. Et comme s’il était en train de traire une vache, il pince de ses deux doigts le sachet rempli à moitié, le fait virevolter et l’attache à double tour. Le client est servi. Sans perdre de temps, le commerçant se tourne vers un autre. L’exercice lui prend, cette fois, moins de temps. «Je veux 50 FCfa de lait caillé et un sachet de biscuits», lance la jeune fille. En un tournemain, le vendeur répond aux sollicitations de la cliente. Sans pour autant la contenter. «C’est ça les 50 FCfa de lait caillé. Comme si tu me faisais une offrande», conteste-t-elle, avant de tourner les talons et disparaître comme un elfe dans la nature.

«FAIRE PREUVE DE PRUDENCE»

A la Médina, populeux quartier Dakarois, coincé entre le centre-ville et les bas quartiers comme Fass et Gueule Tapée, l’alerte de Youssoupha Diop, enseignant-chercheur en Chimie à l’Université Alioune Diop de Bambey, sur le lait caillé fait à partir du lait en poudre communément appelé «Neex Soow», n’a pas encore trouvé oreille attentive. En vertu de son accessibilité, les usagers en consomment sans modération. Ils devraient pourtant faire preuve de prudence comme le recommande le chercheur. «Cette alimentation est fortement contaminé par l’aflatoxine M1. Ce dernier est réputé cancérigène et hépatique B», explique le chimiste qui a réalisé une étude à partir d’un échantillon de vendeurs de lait caillé en poudre communément appelés «Neex Soow» installés dans la banlieue Dakaroise.

Portée à sa connaissance, l’information a bridé l’entrain de Dramé. « Une substance dangereuse dans le lait caillé !», s’écrie-t-il, les yeux écarquillés. Visiblement confus, le commerçant perd séance tenante les mots. «Surprenant !», lance-t-il. La face jeune, le teint noir, le physique imposant légèrement camouflé dans un tee-shirt blanc avec des rayures jaunes et noires, le commerçant de 21 ans a déjà épuisé deux sur les six seaux de lait caillé de 20 litres chacun qu’il a prévu d’écouler aujourd’hui. Parce qu’il préfère avoir un surplus que connaître une rupture de stock. «Certains jours, je ne vide que les quatre, parfois j’épuise tous les six», explique-t-il. En plus des deux congélateurs où est conservé le lait caillé, bonbons, biscuits, sucres et autres victuailles emplissent les étagères achalandées du commerce aux portes peintes en bleu et l’enseigne bien parlante. «Soow wi Ngoyane. Saf Sap !».

Babacar Dramé s’est installé sur la Rue 13 de la Médina il y a trois mois. Auparavant, il exerçait le même métier à Ouakam. Mais il trouve mieux son compte à la Médina. «Je ne me plains pas ici», signale-t-il. C’est pour s’en mettre plein les poches qu’il a laissé tomber son ancien boulot de vendeur de téléphone portable et autres accessoires électroniques. Influencé par les revenus intéressants que ses amis vendeurs de lait caillé récoltaient, Dramé a versé lui aussi dans le métier. Un boulot grâce auquel il a pu se lier à la femme de sa vie. «C’est grâce au lait caillé que j’ai pu avoir les fonds nécessaires pour prendre une épouse et espérer la prendre en charge», ajoute-t-il, le visage embrumé par l’information sur les risques de consommation de son produit est aussitôt enjolivé par ce chapitre de sa vie.

«DANS LE LAIT APRES METABOLISME»

Pourtant, tous les vendeurs de «Neex Soow» qui ont pignon sur rue à la Médina et un peu partout à Dakar et dans les grandes villes où ses «fast-food» du lait caillé pullulent comme des furoncles sur une peau atteinte de gale, doivent avoir peur. Selon l’enseignant-chercheur en Chimie, «l’aflatoxine est une toxine qui se retrouve dans l’arachide, le maïs et d’autres céréales qui peuvent être aussi contaminés. Et, si une vache laitière consomme un aliment contenant de l’aflatoxine, cela pourrait se retrouver dans le lait après métabolisme. Et l’aflatoxine donne le cancer du foie qui débute par l’hépatite B.» Une situation qui pourrait engendrer un grave problème de Santé publique au Sénégal. Surtout dans les quartiers populeux où le lait caillé est consommé en très grande quantité.

Implanté sur la rue 6 de la Médina, El Hadji Dieng, dont le commerce ne désemplit a accueilli l’information sur l’aflatoxine avec des sueurs froides. Sa surprise est d’autant plus grande que dans ses explications, le chercheur Youssoupha Diop a fait, dans son étude, la corrélation entre la consommation du lait caillé et le nombre de Sénégalais atteint par le cancer qui est de l’ordre des 16% de la population. El Hadji Dieng est resté bouche bée, quand les propos du chimiste lui ont été rapportés dans le but de recueillir son avis sur la question, en tant que vendeur de lait caillé. Mais il n’a pu s’y aventurer. En raison, El Hadji Dieng soutient qu’il n’est pas le propriétaire du commerce. «Je suis juste un employé. En tout cas, je consomme beaucoup ce produit, s’il y a des risques, je suis moi-même exposé», explique-t-il, d’un ton franc. Le jeune homme sapé d’un tee-shirt et d’un pantalon noir n’éprouve aucune peine pour épuiser les 7 sceaux de lait caillé qu’il prépare en semaine. Le dimanche, jour de forte demande, il en fait 8 ou 9. Pour chaque seau, Dieng récolte 10 000 FCfa. La rente peut grimper jusqu’à 13 000 FCfa, si le seau est plein rasibus. «Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire que le lait caillé peut causer une maladie. Qu’est-ce que… comment est-ce possible», bégaie-t-il du coup, tout en jetant des regards insistants à travers les grilles de la boutique pour dévisager son interlocutrice.

«SE FAIRE VACCINER DE L’HVB»

La nouvelle est tout aussi surprenante pour Elhadji Djim Cissé. La trentaine, la peau mate, qui tient sa boutique sur la Rue 27. Une allée colonisée par les eaux stagnantes et puantes qui rendent difficile la présence sur les lieux. Cissé, son compagnon ainsi que ses voisins, des menuisiers, semblent s’être habitués à cette odeur fétide qui agressent les narines. Ils y évoluent sans cache-nez. Et pourtant, le contexte sanitaire actuel exige des mesures de protection individuelle, dont le port de masque. Il semble n’avoir cure de tout cela. Un bonnet passablement déposé sur la tête, les deux coudes sur le comptoir, Cissé manifestement concentré sur les images qui défilent sur l’écran de son téléphone portable prend l’étude du chimiste Youssoupha Diop avec des pincettes. Il soutient être très à cheval sur les mesures d’hygiène. «S’il y a quelque chose de dangereux dans le lait caillé, cela concerne peut-être les autres vendeurs. Mais en ce qui me concerne, je sais que je peux même préparer le lait caillé devant mes clients. Je n’intègre aucun produit dangereux. D’ailleurs, dès que le lait caillé commence à changer de goût, j’arrête de le vendre», se défend-il. Pour le lait de vache, explique El Hadji Djim, il lui suffit d’une petite quantité pour préparer son produit. «Avec 100 FCfa de lait de vache, je peux préparer deux seaux de lait caillé. Il suffit juste d’avoir de l’eau chaude y verser 2kg ou 2,5kg de lait en poudre et le lait de vache, sucrer, bien fouetter, refermer le seau et laisser reposer 12 heures ou plus», explique-t-il, sûr de sa recette. «L’analyse que j’ai faite est plutôt à titre interpellatif, c’était juste pour alerter», semble répondre l’enseignant chercheur en Chimie à l’Université de Bambey. Pour lui, le Sénégal doit penser établir des normes relatives aux teneurs de mycotoxine dans les aliments à consommation humaine comme animale. «En attendant une solution durable, pensons à nous faire vacciner de l’HVB», conseille-t-il. L’alerte est entendue.

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